Cerveau & vivant 6 MIN DE LECTURE

Comment se fabrique un souvenir ?

En 1953, une opération prive un jeune homme de la capacité de retenir les événements nouveaux. Ce qu’il pouvait encore apprendre a changé notre idée de la mémoire.

Mécanismes étudiés

Une odeur vous ramène dans une cuisine d’enfance : une table, une voix, une saison. Quelques minutes plus tôt, vous n’y pensiez pas. Où était ce souvenir ? L’image d’un fichier bien rangé vient spontanément. Les neurosciences en proposent une autre, plus vivante : une trace que le cerveau forme, stabilise puis reconstruit chaque fois qu’il la rappelle. Une bonne partie de cette histoire commence avec un seul homme.

LE DÉCLIC EN IMAGE

Former, consolider, retrouver

Trois opérations pour comprendre un souvenir, sans imaginer une vidéo rangée dans une case.

Former, consolider, retrouverUne expérience mobilise plusieurs réseaux du cerveau. Certaines traces se stabilisent et se réorganisent avec le temps. Un indice aide à réactiver et reconstruire le souvenir.123ExpérienceTraces stabiliséesIndice de rappel
  1. Une expérience mobilise plusieurs réseaux du cerveau.

  2. Certaines traces se stabilisent et se réorganisent avec le temps.

  3. Un indice aide à réactiver et reconstruire le souvenir.

Étapes simplifiées et symboliques : elles peuvent se chevaucher. Les réseaux représentés ne sont pas des régions anatomiques et les points ne correspondent pas à un nombre réel de neurones.
LES BASESLes mots derrière un souvenir
Neurone
Une cellule du système nerveux qui reçoit et transmet des signaux. Elle fonctionne au sein de réseaux avec d’autres cellules.
Synapse
Une zone de communication entre cellules nerveuses. L’efficacité de certaines de ces connexions peut changer avec l’activité.
Hippocampe
Une structure enfouie dans chaque lobe temporal, importante pour former et retrouver les souvenirs d’événements. Elle travaille avec de nombreuses autres régions.
Au fil de cette lecture
  1. L’homme qui oubliait au fil des heures
  2. Apprendre un geste sans se souvenir de l’avoir appris
  3. Des traces qui se stabilisent avec le temps
  4. Le sommeil trie l’ancien et le nouveau
  5. Se souvenir, c’est reconstruire

L’homme qui oubliait au fil des heures

En 1953, aux États-Unis, le neurochirurgien William Scoville opère Henry Molaison, 27 ans. Ses crises d’épilepsie, rebelles aux médicaments, l’empêchent de travailler. Scoville retire des deux côtés du cerveau la face interne des lobes temporaux, dont la partie avant de l’hippocampe et l’essentiel de l’amygdale. Les crises reculent, mais un autre problème apparaît : le jeune homme oublie les événements du quotidien presque aussi vite qu’ils se produisent. Son intelligence et sa perception, elles, restent intactes.

La psychologue Brenda Milner, de l’université McGill à Montréal, vient l’examiner et publie avec Scoville, en 1957, la description de cette amnésie. Connu dans les articles sous les initiales H.M., Henry Molaison sera étudié pendant cinq décennies, jusqu’à sa mort en décembre 2008, à 82 ans. Son cerveau a ensuite été découpé en fines tranches et numérisé pour mesurer enfin l’étendue réelle de la lésion : publiée en 2014, l’analyse a montré qu’une part notable de l’hippocampe avait été épargnée.

Apprendre un geste sans se souvenir de l’avoir appris

L’expérience la plus surprenante date du début des années 1960. Milner demande à H.M. de suivre au crayon le contour d’une étoile à cinq branches en ne voyant sa main que dans un miroir, un exercice déroutant pour tout le monde. En dix essais, il progresse, et il conserve son habileté d’un jour à l’autre pendant trois jours. Pourtant, à la fin, il n’a aucun souvenir d’avoir déjà fait l’exercice.

Le cerveau dispose donc de plusieurs façons de retenir. La mémoire des événements et des faits, celle que l’on peut raconter, dépend des structures retirées chez H.M. Les savoir-faire, comme tracer dans un miroir, nouer ses lacets ou pédaler, s’apprennent par d’autres circuits et se décrivent souvent mal avec des mots. Nos journées mêlent sans cesse ces mémoires : lire une adresse, la garder quelques secondes à l’esprit et reconnaître la rue en mobilisent déjà plusieurs.

Des traces qui se stabilisent avec le temps

Lorsque nous vivons un événement, des réseaux de neurones traitent les sons, les images, les émotions et le lieu. L’apprentissage modifie l’efficacité de certaines connexions entre ces cellules, les synapses : le souvenir est distribué dans un réseau. L’attention compte dès cet instant. Un prénom écouté distraitement bénéficie de moins bonnes conditions d’encodage qu’un prénom que l’on s’efforce de relier à un visage ; ce que l’on croit avoir oublié a parfois été mal enregistré.

Les traces se stabilisent et se réorganisent ensuite : c’est la consolidation. Pour de nombreux souvenirs d’événements, l’hippocampe dialogue avec le cortex, la couche externe du cerveau. On le compare volontiers à un index qui relie les morceaux d’un épisode dispersés dans différentes régions. H.M. en offrait un indice : il reconnaissait aussi bien que d’autres personnes de son âge les visages de célébrités apparues avant son opération. Une fois réorganisées, certaines connaissances anciennes peuvent donc se passer en partie de l’hippocampe. Pour les souvenirs d’épisodes précis, la question reste débattue : en vieillissant, H.M. évoquait son enfance comme une suite de faits plus que comme des scènes revécues.

Le sommeil trie l’ancien et le nouveau

Pendant le sommeil, le cerveau réactive des configurations d’activité liées aux expériences récentes. Chez l’animal, les chercheurs peuvent perturber ces réactivations et mesurer l’effet sur une tâche apprise : on passe alors du simple constat à l’expérimentation. Une étude menée à l’université Cornell, publiée dans Nature en 2025 et présentée par l’Institut national américain de la santé mentale, en donne un exemple frappant.

Chez la souris, le sommeil lent se divise en sous-états que trahit la taille de la pupille. Les neurones liés aux souvenirs récents se réactivent surtout quand la pupille est petite ; ceux des souvenirs plus anciens, quand elle est grande. En perturbant l’hippocampe seulement pendant les phases à petite pupille, les chercheurs ont empêché les souris de retenir ce qu’elles venaient d’apprendre, tandis que leurs acquis antérieurs restaient intacts. Une réponse possible à une vieille question, comment apprendre du nouveau sans écraser l’ancien : en partageant le temps de la nuit.

Se souvenir, c’est reconstruire

En 1974, la psychologue Elizabeth Loftus, alors à l’université de Washington, montre à des volontaires le film d’un accident de voiture. Elle leur demande à quelle vitesse roulaient les véhicules quand ils « se sont heurtés », ou quand ils « se sont fracassés » l’un contre l’autre. Le verbe fait varier les estimations de vitesse. Une semaine plus tard, on leur demande s’ils ont vu du verre brisé : 16 % de ceux qui avaient entendu le verbe le plus violent répondent oui, contre 7 % de ceux qui avaient entendu « se sont heurtés ». Un mot glissé dans une question a modifié le souvenir.

Ses travaux suivants vont plus loin. Son équipe raconte à des étudiants plusieurs épisodes de leur enfance, fournis par leurs proches, dont un inventé : s’être perdu dans un centre commercial. Environ un quart d’entre eux finissent par accepter l’épisode fictif. Le rappel réactive des traces et les complète avec nos connaissances, nos attentes et le contexte du moment. Deux amis qui se disputent sur les détails d’une soirée commune sont souvent sincères tous les deux : leur mémoire a été faite pour rendre le passé utilisable au présent, et elle le remodèle en le servant.

Ce qu’on garde en tête.

  • Le cas H.M. a montré qu’on peut apprendre un geste sans se souvenir de l’avoir appris : la mémoire réunit plusieurs systèmes.
  • Un souvenir se stabilise après l’événement, notamment pendant le sommeil, grâce au dialogue entre l’hippocampe et le cortex.
  • Se souvenir, c’est reconstruire : un seul mot dans une question peut suffire à modifier un détail rappelé.
Ce que l’on sait. Ce qui reste ouvert.

Les systèmes de mémoire et leurs interactions sont plus complexes que ce schéma. Le cas H.M. est celui d’une seule personne, dont la lésion débordait l’hippocampe ; l’étude de 2025 porte sur une tâche de laboratoire chez la souris. Les expériences sur les faux souvenirs montrent qu’un rappel peut être modifié, sans indiquer quelle part d’un souvenir donné est exacte. Cette lecture ne permet pas d’évaluer un trouble de mémoire.

UN PETIT DÉCLIC POUR LA ROUTE

Plus on est sûr d’un souvenir, plus il est fidèle : vrai ou faux ?

Remonter à la source.

Sources consultées le 9 octobre 2026. Rédaction assistée par IA, sans relecture indépendante d’expert à ce stade.

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